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L'indice CAS canadien : le message ne passe pas.


L'importance des mots est capitale dans l'élaboration des indices de qualité de l'air et des messages qui y sont véhiculés. Comme on le verra plus loin, l'indice cote air santé (CAS) est très important au Canada puisque les messages qui y sont associés sont repris en boucle dans les médias lors d'un avis de smog. Or, nous croyons que le message est très loin d'être clair, qu'il porte à confusion et qu'il s'ensuit un grand manque de cohérence dans les messages de santé publique.


Avant d'entrer dans le vif du sujet et pour exposer le problème avec l'indice CAS, ne lisez pas plus loin. Faites un petit jeu avec nous en répondant aux questions suivantes (réponses à la toute fin de l'article).


Il est 9h00 samedi matin, vous lisez ceci dans le journal :

Environnement Canada a émis un avis de smog dans la région de Québec. L’organisation recommande particulièrement aux enfants asthmatiques et aux personnes atteintes de maladies respiratoires ou cardiaques de réduire leurs activités physiques intenses à l’extérieur.

1) Quel est le niveau de risque sur l'échelle CAS associé à cette recommendation de santé publique selon vous?

  • A) Faible (1 à 3)

  • B) Modéré (4 à 6)

  • C) Élevé (7 à 9)

  • D) Très élevé (10+)

2) Vous aviez prévu un pic-nique familial avec votre fils de 5 ans asthmatique, devriez-vous reporter l'activité selon la recommendation?

  • A) Non, c'est une activité tranquille donc pas de problème.

  • B) Ben oui! C'est intense un pic-nique chez nous.

3) Quel serait le message correspondant sur l'échelle américaine pour les personnes vulnérables (enfants, personnes âgées, etc.) selon vous ?

  • A) La qualité de l'air est satisfaisante.

  • B) Il peut y avoir un risque pour certaines personnes.

  • C) Peut avoir des effets sur la santé.

  • D) Peut avoir des effets plus graves sur la santé.


Comme vous avez pu le constater, la lecture de la recommandation issue de l'échelle utilisée par Environnement Canada ne donne pas vraiment d'idée de la gravité de la situation en général. Si on en fait la lecture de façon isolée sans se référer aux compléments d'informations donnés par les autorités de santé publique, le message de la CAS est peu instructif.


Au niveau de risque pour la santé le plus élevé sur l'échelle CAS au Canada (très élevé), le message extrait du site de Environnement Canada et adressé aux personnes vulnérables se lit comme suit :

"Évitez les activités exténuantes en plein air. Les enfants et les personnes âgées devraient également éviter de se fatiguer en plein air." (notre soulignement)

En lisant ceci de façon isolée, on peut même se dire ici qu'il n'y a aucun problème à passer la journée dehors pour une personne âgée ou un enfant, en autant que papi ne se mette pas à courir le marathon et si le p'tit ne se fatigue pas trop. Au niveau de risque correspondant sur l'échelle américaine, (Hazardous) le sentiment d'urgence qui se dégage du message américain tranche nettement avec la quasi-banalité du message canadien :

"Health warning of emergency conditions: everyone is more likely to be affected." (Traduction : Avertissement sanitaire en conditions d'urgence: tout le monde est plus susceptible d'être touché)

Comment se fait-il que d'un côté de la frontière on soit en conditions "d'urgence" et que de l'autre, il suffit de ne pas trop se fatiguer? Comment les deux messages à la population peuvent-ils être si diamétralement opposés?


L'indice de qualité de l'air américain (AQI - Air Quality Index) est un chiffre entre 0 et 301+ où chaque chiffre corresponds à une catégorie de niveau de préoccupation. Le message en quatrième colonne n'est pas une "recommandation" de santé publique mais plutôt une interprétation générale du niveau de préoccupation.


Source : Airnow.gov


Même si les messages américains ne donnent aucune recommendations spécifiques quant aux actions à prendre, ils donnent une bonne indication en soi du niveau de risque et chacun peut interpréter le message en fonction de sa tolérance individuelle au risque. Ces messages peuvent être repris de façon autonome dans les médias et séparés des autres éléments de l'indice (niveau de préoccupation, valeur de l'index ou couleur) sans qu'on perde complètement le sens du message.


Le message lié à la cote air santé canadienne peut quant à lui difficilement être sorti du tableau suivant sans perdre tout son sens. On comprend que le but était ici de donner quelques recommendations générales en lien avec le niveau de risque mais le résultat est décevant et boiteux.



Les problèmes les plus évidents avec cet indice sont les suivants :


  • La définition de population "touchée" qui y est faite. Difficile de comprendre ici à première vue de qui on parle quand on parle de population "touchée". Le terme est inhabituel. On aurait dû plutôt référer aux personnes vulnérables, terme plus habituel et englobant les personnes plus sensibles aux effets de la pollution (enfants, femmes enceintes, personnes âgées, personnes avec une condition chronique, cardiaque ou respiratoire ou travailleurs extérieurs).

  • La structure alambiquée du tableau. On précise en note (*) que les personnes atteintes d'une condition cardiaque ou respiratoire sont les plus menacés. À la seule lecture du titre de la colonne et de la note, il n'est pas évident que les enfants et personnes âgées se retrouvent aussi dans cette catégorie sans lire la presque totalité de la colonne. Le lecteur pourrait penser a priori que les enfants se situent dans la population générale (2e colonne) et être induit en erreur.

  • Le dédoublement des messages. Le fait d'inclure des messages légèrement différents pour les deux groupes alourdit inutilement le tableau.

  • L'emphase sur les activités exténuantes. On a voulu ici transmettre l'idée que plus on respire d'air pollué par la pratique d'activité physique intense (la fréquence respiratoire devient plus grande), plus le risque s'accroît d'avoir des effets sur sa santé. Le risque est cependant loin d'être nul même en évitant complètement toute activité physique intense et la gradation du risque est mal représentée par le simple choix de verbe différents associés à une activité intense (envisager de réduire, réduire ou éviter). Au simple survol de ce tableau, un lecteur mal avisé pourrait simplement en conclure que le risque est faible en poursuivant son activité normale habituelle. Le choix du mot exténuant est particulièrement fort et fait référence à des activités très inhabituelles pour la plupart des gens. Sans complément d'information de la santé publique sur les autres recommendations à mettre en action, le message associé à la CAS est plutôt inutile.

  • À un risque élevé ou très élevé : nommer des symptômes bénins. Le fait d'inclure des symptômes très bénins à des niveaux de risque élevés peut laisser croire que c'est la pire chose qui pourrait nous arriver à ce niveau de risque ou encore qu'il suffit de réduire une activité exténuante lorsque ce type de symptôme est ressenti pour réduire le niveau de risque à un niveau acceptable.

Ce tableau n'aborde donc qu'une seule facette des recommendations de santé publique habituelles : les activités physiques intenses. Il s'agit pourtant d'un index qui se veut un index à portée générale, pourquoi donc avoir voulu ici se concentrer ici sur une seule recommendation? En l'absence de clarté de la CAS, les messages de santé publiques véhiculés sont souvent incohérents et apparaissent comme déconnectés des connaissances scientifiques actuelles.


En 2020, 7 millions de personnes sont mortes de la pollution de l'air selon l'OMS, soit plus de 3 millions de plus qu'en 2019. 99% des habitants de la terre respirent un air pollué dont le niveau de concentration annuel de particules fines dépasse le seuil de l'OMS. 1 décès sur 9 est attribuable à la pollution de l'air dans le monde.


« Quand ça sent la fumée dehors, ce n’est pas le temps de faire son jogging » - Jean-Philippe Bégin, météorologue. La Presse 17 juin 2023.

« L’air que vous respirez peut être pollué, et ce, même si vous ne voyez ou ne sentez pas de fumée. » - Dr. Stéphane Perron, INSPQ. Radio-Canada le 5 juin 2023.

La piètre qualité de l'indice CAS laisse place à toutes sortes d'interprétations des risques sur la santé dans les médias, même par les experts, ainsi qu'à une banalisation des risques sur la santé associés par certains. Les recommendations plus sérieuses de la santé publique, par exemple celles visant le confinement ou le port du masque N-95 peuvent se heurter à un obstacle supplémentaire quand elles entrent en contradiction avec les recommandations bénignes de la CAS.


Nos recommandations quant à l'indice CAS :
  • Envisager son retrait complet OU

  • Conserver l'index à 10 positions en calquant les messages sur ceux du AQI américain

  • Une meilleure cohérence et une meilleure compréhension des facteurs pouvant amener une recommandation de confinement ou de port du masque par exemple doit être analysée.

  • La détérioration de la qualité de l'air en raison de la situation des feux de forêt ou en raison d'épisodes de smog l'hiver doit être mieux comprise afin d'amener une meilleure prédictibilité des différents paliers de recommandations de santé publique.




Les bonnes réponses au quiz du début de l'article sont :

1) (C) : Seul le mot "réduire" aurait pu vous indiquer ici que le niveau est élevé pour les personnes "touchées". 2) (A) : Un pic-nique est habituellement très tranquille donc si on suit la recommendation à la lettre, toute votre famille peut profiter de la journée à l'extérieur sans problème. 3) (D) : Effectivement, un niveau "mauvais pour la santé" correspond à ce niveau sur l'échelle américaine. À ce niveau de risque, certaines personnes de la population générale peuvent aussi avoir des symptômes.

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